Numéro spécial sur les réseaux sociaux: “Liens négatifs, liens perdus, liens latents”, BMS 121, janvier 2014

Numéro spécial sur les réseaux sociaux: “Liens négatifs, liens perdus, liens latents”

[Ceci est la version originale en français de Nathalie Chauvac, Laurence Cloutier, Adrien Defossez, Grégori Akermann, and Ainhoa de Federico, “Negative Ties, Lost Ties, Latent Ties”, _Bulletin of Sociological Methodology/Bulletin de Méthodologie Sociologique_, January 2014; vol. 121: pp. 5-9, http://bms.sagepub.com/content/121/1/5.full.pdf+html%5D

Les travaux sur les relations sociales se développent ces dernières années permettant d’éclairer un certain nombre de faits sociaux comme l’accès à l’emploi, l’appui sur des réseaux professionnels ou personnels, l’évolution des relations amicales. L’étude des réseaux sociaux porte en général sur les liens existants, leur création, leur mobilisation, mais il existe peu de recherches sur les liens négatifs, les liens perdus ou les liens latents. L’objectif des 3èmes journées d’étude Inter Congrès du RT 26 “réseaux sociaux” de l’AFS et 7e journées du groupe ReSTo (Réseaux Sociaux à Toulouse), organisées les 5-6 avril 2012 à l’Université de Toulouse était de permettre aux chercheurs de différentes disciplines ayant abordé ces thèmes d’échanger et de partager leurs recherches. Douze présentations ont pu être écoutées et ces échanges scientifiques ont attiré une cinquantaine de chercheurs venus de France et d’ailleurs. Le projet de cette journée avait émergé d’une discussion entre doctorants à propos d’une question qui taraudait au moins deux d’entre nous et pour laquelle ils avaient sollicité leurs pairs. La relative difficulté à trouver de travaux sur la question nous avait conduits à proposer ce thème au groupe ReSTo, ce qui fut accueilli avec l’enthousiasme habituel d’Ainhoa de Federico. La production de ces journées d’études est la base de ce numéro spécial qui propose une réflexion exploratoire sur les liens négatifs.
L’analyse des réseaux sociaux peut-être définie comme l’«étude de l’ensemble des relations qu’un individu (ou un groupe) entretient avec d’autres, compte-tenu de la forme que prennent ces relations» (Degenne et Forsé 2004, p.35) et l’analyse de « l’ensemble des relations, [afin de] dégager des groupes pertinents a posteriori et comprendre concrètement comment la structure contraint les comportements tout en émergeant des interactions » (Degenne et Forsé 1994, p.7). Les travaux nombreux qui portent sur les réseaux sociaux peuvent s’intéresser soit à la nature des relations entre les individus ou groupes, à leur fréquence, à leur contenu. Une approche plus globale s’intéresse à la structure des réseaux, à leur densité, à l’éventuelle centralité de certains individus. D’autres enfin essayent de comprendre comment évoluent les réseaux sociaux dans le temps, au fil d’événements particuliers. Mais les travaux existants portent essentiellement sur les liens actifs et positifs, par exemple ayant permis l’accès à une ressource à un soutien, à une présence ayant des effets favorables, c’est-à-dire sur les liens mobilisés ou mobilisables, ou des liens encourageant des aspects positifs de la vie sociale des individus.
Le projet présenté visait à explorer et à caractériser les liens négatifs, perdus ou latents. Ce que le réseau empêche ou ne permet pas, les creux et les pertes. Les travaux présentés ont permis d’avancer dans la définition de ce que pouvaient être des liens négatifs, soit en partant de l’analyse du terrain comme l’ont fait Cécile Plessard, Adrien Defossez, Marie Pierre Bès ou Nathalie Chauvac, soit en proposant une réflexion théorique comme Alexis Ferrand. Si l’on définit les liens négatifs comme des relations sociales dont l’existence, au lieu de permettre un accès à une ressource, l’interdit, la limite ou provoque des pertes (Comet 2011), l’appel à projets, et les réponses faites ont surtout mis en évidence la rarté de ceux-ci dans les études et les recherches. Nathalie Chauvac explique ainsi que les liens négatifs ne sont apparus qu’en essayant de comprendre certaines séquences d’embauche racontées par ses enquêtés, qui ne résistaient pas à la mobilisation des concepts et cadres d’analyse proposés. Comment comprendre qu’un salarié expérimenté, cherchant un emploi dans le secteur dans lequel il a déjà travaillé depuis de nombreuses années, ne changeant pas de région, ne s’appuie pas sur son réseau professionnel pour avoir accès un emploi ? C’est l’usage d’une méthode mixte, basée sur des entretiens approfondis analysés thématiquement et quantifiés qui a permis de revenir au corpus pour comprendre et se rendre compte que les relations professionnelles en question constituaient un obstacle dans la mesure où elles étaient toutes au courant de la raison de licenciement du candidat potentiel.
Le fait d’être connu d’un milieu professionnel local, dans lequel tous sont en relation, risque de constituer un obstacle à l’accès à l’emploi d’un salarié licencié pour vol de matériel dans son entreprise. Les relations existent, elles sont actives et c’est ce qui exclut de fait le candidat.
Dans d’autres cas, c’est ego qui s’interdit d’accéder à certaines ressources s’il doit pour cela passer par certaines relations qui sont pourtant positives. Adrien Defossez a enquêté auprès de malades atteints de cancer sur les personnes qu’ils sollicitaient pour avoir des informations quant au déroulement de leur traitement. Cette auto-censure vis-à-vis de relations qui seraient pourtant potentiellement en mesure de fournir les ressources dont a besoin ego renvoie à une sorte d’économie de la relation, les malades souhaitant garder pour les questions les plus compliquées certains interlocuteurs qu’ils estiment déjà suffisamment occupés, ou ne pas mélanger les genres avec des amis par ailleurs médecins. Cette retenue dans la relation est aussi décrite par Marie-Pierre Bès et Nathalie Chauvac à propos des doctorants qui ont participé à leur recherche action autour des réseaux. Non seulement ceux-ci n’ont pas forcément conscience de l’étendue de leur réseau professionnel, ni de celui de leur directeur de thèse, mais de plus, ils ne s’autorisent pas forcément à le mobiliser, ce qui confirme l’idée que l’existence d’un réseau potentiel ne suffirait pas à prévoir l’accès ou non d’ego à certaines ressources. C’est dans ce sens qu’on pourrait également qualifier de lien négatif une relation existante et active qui empêche la mobilisation de certains types de ressources. Ainsi, certains créateurs d’entreprise vont s’interdire de demander un financement à leur famille craignant que la relation avec celle-ci ne soit modifiée. La crainte de transformer la relation existante élimine la possibilité de faire appel à ce lien dans un contexte particulier.
Le contexte peut pourtant s’avérer une ressource. En effet, l’analyse en termes de chaînes relationnelles mobilisée par N. Chauvac, MP Bès, et A Defossez présente l’avantage de mettre en évidence les relations (et dispositifs) effectivement mobilisés avec succès pour accéder à un poste, à une information, à une ressource en général. Et ce type d’analyse permet de voir que certaines relations vont jouer un rôle essentiel alors qu’elles n’auraient jamais été mobilisées volontairement par ego, encore moins citées dans une enquête. C’est le fait qu’alter se soit trouvé là au moment opportun qui a permis l’accès à cette ressource, un phénomène particulièrement important pour comprendre la difficulté de certains chômeurs de longue durée à mobiliser leurs anciens collègues pour avoir des informations sur des postes difficiles, ou le fait que les patients interrogent plus facilement les médecins qui les visitent en chambre qu’ils ne les sollicitent par téléphone même si des consignes leur sont données pour le faire. Les relations ne sont pas toutes mobilisables de la même façon, certaines sont fortement tributaires du contexte dans lesquelles elles peuvent s’activer. D’où l’intérêt de s’interroger sur la dynamique des relations sociales, comme le font par exemple de Federico (2004) ou Bidart, Degenne et Grossetti (2011).
Cécile Plessard a justement essayé de reconstituer les réseaux d’individus en concentrant son analyse notamment sur des liens qui ont existé et été actifs à un moment donné mais qui, pour de multiples raisons (conflit, déménagement, simple perte de contact) ne le sont plus quelques temps plus tard. Encore une fois, l’approche en termes de liens négatifs est apparue comme nécessaire à l’analyse d’un terrain qui résistait aux cadres classiques. Cécile Plessard distingue bien une première catégorie de personnes citées par les enquêtés comme des relations alors qu’elles n’en sont pas forcément pour les sociologues parce qu’elles relèvent plus de l’interaction, de l’appartenance à un cercle commun ou qu’elles ne sont pas réciproques, parce qu’elles sont “perdues de vues”, disparues ou décédées, conflictuelles – donc ne reposant pas sur la confiance, ou interdites. Et puis il y a ce qu’elle qualifie de “non relations négatives” qui présentent toutes les caractéristiques des relations : “le lien est effectif, voire quotidien mais dont la caractéristique principale est d’être négatif”. Le terme de “non relation” qu’elle utilise tendrait à dire qu’il n’existe pas de relations sans contenu positif. Et pourtant elle aussi en trouve dans son enquête, rejoignant en cela les autres auteurs de ce numéro spécial quant à l’intérêt de les prendre en compte.
Les propos d’Alexis Ferrand fournissent un cadre théorique intéressant pour les liens négatifs. En effet, reprenant la distinction de Nadel entre une relation, entre des individus dont chacun peut avoir plusieurs rôles, lesquels se subdivisent en plusieurs liens, il constate que certains liens n’existent pas mais qu’ils ont plusieurs manières de ne pas exister, où le regard sociologique va prendre en compte non seulement le lien lui même mais le processus qui conduit à sa non existence. Pourquoi ego ne cite-t-il pas alter comme confident alors même qu’il le mentionne comme une relation importante, multiplexe et de confiance ? En affinant l’analyse, Alexis Ferrand montre que l’absence de liens qui peut conduire à ce que N. Chauvac qualifie de relations négatives, Cécile Plessard de non relations négatives, Adrien Defossez ou Marie Pierre Bès de liens latents, n’est pas le résultat d’une forme de stratégie de gestion de la circulation de l’information dans un réseau personnel (ne pas transmettre d’information confidentielle à trop de monde de peur d’une divulgation), ou le fruit de l’imposition d’une forme de norme sociale (ne pas favoriser un de ses enfants par exemple), mais plutôt d’une incompatibilité de deux liens entre eux. Et dans ce sens, il affirme que les zéros sont significatifs, ce qui pourrait servir de conclusion au présent dossier : la prise en compte des relations négatives, perdues, latentes est heuristiquement intéressante pour la sociologie des réseaux sociaux. Les méthodologies pour les analyser restent à affiner, mais les travaux présentés au cours de ces journées d’étude ont montré que des pistes sont en cours d’exploration, notamment à travers les travaux de Claire Bidart, Ainhoa de Federico et Miranda Lubbers sur l’effet des événements biographiques sur la la dynamique des réseaux et la perte de liens, ceux de Renata Hosnedlova sur le poids de certaines relations négatives dans le fait de rentrer ou non au pays pour certains immigrés, Carmen Marquez sur les effets des liens négatifs sur l’échec scolaire et l’absentéisme à l’école, Laurence Cloutier sur les parcours d’inventeurs autonomes, ou Grégori Akermann, sur les créations d’entreprises.
Nathalie Chauvac, Laurence Cloutier, Adrien Defossez, Grégori Akermann et Ainhoa de Federico

Bibliographie

Bessy, Christian, et Emmanuelle Marchal. 2009. « Le rôle des réseaux et du marché dans les recrutements ». Revue française de socio-Economie 1(3):121-146.
Bidart, Claire. 2006. « Crises, décisions et temporalités: autour des bifurcations biographiques ». Cahiers internationaux de sociologie 120(1):29-57.
Chauvac, Nathalie. 2011. « L’embauche, une histoire de relations ? Réseaux et dispositifs de médiation au cœur du marché de l’emploi ». Thèse soutenue à l’Université Toulouse le Mirail, sous la direction de Michel Grossetti, disponible sur hal : http://halshs .archives-ouvertes.fr/tel-00563474 /
Comet, Catherine. 2011. « Anatomy of a Fraud. Trust and social networks ». BMS: Bulletin of Sociological Methodology/Bulletin de Méthodologie Sociologique April 2011 vol. 110 no. 145-57.
De Federico, Ainhoa. 2004. « L’analyse longitudinale de réseaux sociaux totaux avec Siena. Méthode, discussion et application ». BMS: Bulletin of Sociological Methodology/Bulletin de Méthodologie Sociologique, Octobre 2004(84):5-39.
Degenne, Alain, et Michel Forsé. 2004. Les réseaux sociaux. Paris: A. Colin.
Ferrand A., 1989, « Connaissances passagères et vieux amis. Les durées de vie des relations interpersonnelles », Revue suisse de sociologie, n° 2, p. 431-439. http://halshs.archivesouvertes.fr/halshs-00257945/fr/
Granovetter, Mark. 2008. Sociologie économique. Paris: Ed. du Seuil.
Grossetti, Michel. 2005. « Where do social relations come from?: A study of personal networks in the Toulouse area of France ». Social Networks 27(4):289-300.
Tousignant, Michel et Jean Caron. 2006. « Quand le malheur frappe les bénéficiaires de la sécurité du revenu. Sur qui peuvent-ils s’appuyer ? » 30(2).

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